Le piobaireachd : l'âme de la cornemuse
La cornemuse est souvent associée aux marches militaires, aux danses écossaises et aux airs de fête. Mais il existe un répertoire bien plus ancien, bien plus profond, que l'on appelle le piobaireachd — ou ceòl mòr en gaélique, littéralement « la grande musique ».
Le piobaireachd est la forme musicale classique de la cornemuse des Highlands. Là où les marches et les danses constituent le ceòl beag (la « petite musique »), le piobaireachd est réservé aux grandes occasions : les funérailles, les rassemblements de clans, les hommages aux chefs. Sa structure est celle d'un thème — l'ùrlar, le « sol » — suivi d'une série de variations de plus en plus ornées : le siubhal, le taorluath, le crunluath, avant un retour au thème initial. Un seul morceau peut durer vingt minutes.
Pour faire un sonneur de piobaireachd, disait-on, il faut sept ans d'apprentissage et sept générations avant soi. C'est un art qui ne s'improvise pas. Il se transmet dans des lignées familiales, dans des écoles comme celle des MacCrimmon à Skye, qui fut pendant deux siècles la référence absolue de la cornemuse écossaise. Aujourd'hui, la Piobaireachd Society veille à la transmission de ce répertoire, dont les pièces les plus anciennes remontent au XVIe siècle.
Dans cette vidéo, Patrick Molard nous parle du pibroch (ou pibroc'h en breton) lors du rendez-vous annuel "Pibroc'h en bord de mer" à Cancale :
Un air qu'on ne peut pas jouer : The Lost Pibroch
C'est dans cet univers que l'écrivain écossais Neil Munro a ancré sa nouvelle The Lost Pibroch, publiée en 1896 dans un recueil du même nom. Munro, originaire d'Inveraray, est aujourd'hui surtout connu pour ses histoires humoristiques mettant en scène le vapeur Vital Spark. Mais ses récits des Highlands — écrits dans un anglais aux accents gaéliques, sombres et poétiques — forment une œuvre à part entière, trop peu connue hors des pays anglophones.
The Lost Pibroch raconte l'histoire d'un village imaginaire des Highlands, Half Town, perdu dans les bois et coupé du monde. Un soir, deux sonneurs voyageurs y rencontrent Paruig Dall, un vieux piper aveugle, et tous trois jouent jusqu'à la nuit. Puis Paruig révèle qu'il connaît un air légendaire : le Piobaireachd Perdu, l'air des adieux, l'air des clans brisés. Partout où il a été joué, les hommes ont tout abandonné et sont partis. Paruig hésite — avant de jouer quand même.
L'air est si puissant qu'il s'empare des deux voyageurs, puis des hommes du village, l'un après l'autre, jusqu'au vieux Paruig lui-même. Au matin, il ne reste à Half Town que les femmes, les enfants, et le silence.
La nouvelle est une allégorie des Highland Clearances — ces expulsions massives du XVIIIe et XIXe siècle qui ont vidé les Highlands de leurs habitants — mais aussi une méditation sur la musique elle-même : l'idée qu'un air puisse contenir quelque chose d'irrésistible, une promesse ou un deuil, capable de déraciner ceux qui l'entendent.
Le titre est doublement ironique. L'air est « perdu » parce qu'il est oublié du monde. Mais il provoque aussi la perte de ceux qui l'écoutent. Et puisqu'il n'a jamais existé que dans la fiction, il reste à jamais introuvable — ce qui est peut-être la définition la plus juste d'un chef-d'œuvre.
Lire la nouvelle
Publiée en 1896, The Lost Pibroch and Other Sheiling Stories est dans le domaine public. Nous en proposons ici deux versions :
- Version originale en anglais — sur Project Gutenberg
- Traduction française — sur Scoroù
La traduction française a été réalisée spécialement pour Scoroù. Les termes gaéliques — piobaireachd, urlar, crunluath, feadan — ont été conservés tels quels, comme dans l'original, tant ils font partie de l'atmosphère du texte.